Actualités Nature

Mort d’un Juste

Esmond bradley Martin

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Esmond Bradley Martin a été assassiné chez lui, dans la banlieue de Nairobi, le dimanche 4 février. C’est une tragédie pour la défense de la nature. Car cet Américain de 76 ans établi au Kenya menait, depuis plus de quarante ans, un combat passionné pour les éléphants et les rhinocéros. Il était devenu un des meilleurs (et peut-être le meilleur) spécialistes au monde dans la connaissance des trafics de la faune sauvage. Il se dévouait complètement à la mission qu’il avait choisie, entreprenant des enquêtes sur le terrain, en Asie et en Afrique principalement (puisque c’est là que les problématiques se jouent essentiellement), et non sans risques. Bénéficiant de la reconnaissance des gouvernements, et des ONG de protection de la faune sauvage, il apportait les informations nécessaires à la fois pour nourrir les rapports sur les trafics et pour influer sur les décideurs. Mais manifestement, cette reconnaissance n’a pas suffi – et on peut dire aussi, malheureusement, qu’il paie de prix de la valeur de ces informations, qui ne pouvaient que contrecarrer les agissements des trafiquants, du commerce basé sur le braconnage. A chaque CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction), il jouait un rôle capital de « lobbying », et il avait été largement l’artisan du vote de plusieurs textes améliorant le statut d’espèces en danger, comme justement les éléphants et les rhinocéros.Auteur de plusieurs livres, et de quantité de publications dans les revues spécialisées, il avait su expliquer parfaitement les circuits illégaux de l’offre et de la demande de ces grands mammifères. Il avait suivi, depuis plusieurs dizaines d’années, l’évolution de ces circuits, traquant sans relâche les nouveaux centres de consommation, les techniques des trafiquants, mettant l’accent sur l’urgence, qui ne change pas, de mettre en place des programmes de protection efficace.Il a donc été assassiné, et parce qu’il gênait. Ce n’est pas un hasard que ce drame soit arrivé maintenant. En Asie surtout, on constate l’émergence de catégories de la population, dans plusieurs pays, à fort pouvoir d’achat. De plus en plus. Celles-là (comme d’ailleurs le reste de la population), qui ne veulent pas d’ersatz de faune ou de flore sauvages : mais des « produits » authentiques. C’est-à-dire, pour les éléphants comme pour les rhinocéros, des vraies défenses, des vraies cornes. Donc la réponse en face de cette demande, c’est de prendre la ressource là où elle est, comme elle est, c’est-à-dire sur les animaux, que l’on tue, dans leur environnement. La quasi-totalité des pays abritant ces animaux n’ont pas les moyens financiers, ou la volonté (ou les deux à la fois) de se défendre efficacement contre les braconniers, et il faut compter aussi, souvent, sur la corruption endémique de ces pays. On sait que les éléphants comme les rhinocéros ne cessent de diminuer, que certaines de leurs populations ont déjà purement et simplement déjà été éradiquées – mais sur le fond, en quoi cela change-t-il quelque chose sur l’implication véritable des Etats, et des Etats industrialisés, puisque ce sont eux qui auraient le pouvoir d’agir efficacement, pour ces problèmes ? Comme toujours, l’argument à peine non avoué, c’est que l’espèce humaine est prioritaire… Au nom de quoi, on assiste à un appauvrissement généralisé de la biodiversité dans le monde, la nature se paupérise, et le sort de nombre d’espèces semble promis de figurer, à brève échéance, dans les livres d’histoire naturelle. Les réglementations que les pays consommateurs peuvent prendre, et il y en a eu plusieurs, notamment dans les années récentes, pour interdire tout commerce d’espèces menacées, notamment les éléphants et les rhinocéros, semblent être largement des cautères sur des jambes de bois, tellement la demande est forte.

En 2017, 197 défenseurs de la nature et de la faune sauvage ont été tués dans le monde. Rappelons notamment Wayne Lotter, autre grande figure, assassiné en Tanzanie. Esmond Bradley Martin s’ajoute à cette liste. Espérons pour lui (et pour nous) que sa vie de rigueur inspirera des vocations nouvelles, plus que jamais nécessaires. Et saluons sa mémoire, il le mérite amplement.

Alain Zecchini

 
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Naissance inespérée d’un rhinocéros de Sumatra

Inespérée, parce que dans l’histoire du rhinocéros de Sumatra en captivité, il n’y avait eu jusqu’à présent que cinq tentatives de reproduction réussies … C’est dire toute l’importance de l’événement, qui s’inscrit dans la problématique de conservation de cet animal, classé « en danger critique d’extinction » dans la nature par l’UICN.

Rhinocéros de Sumatra adulte dans une bauge
Rhinocéros de Sumatra adulte dans une bauge
« Andatu », un mâle, est donc né le 23 juin 2012 au Sumatran Rhino Sanctuary, en Indonésie, une première pour ce pays.
Son président a d’ailleurs ouvert, le 5 juin, « L’année internationale du Rhino », destinée à sensibiliser davantage le monde sur le sort de tous les rhinocéros, et particulièrement des espèces asiatiques, le rhinocéros de Java et le rhinocéros de Sumatra, qui sont les plus menacées.

Il est attendu que les autres pays des aires de répartition des rhinocéros se joignent à cette initiative, saluée et soutenue par l’UICN. Laquelle doit aussi, lors de son congrès mondial à Jeju, en Corée du Sud, du 6 au 15 septembre 2012, discuter de nouvelles mesures urgentes à prendre pour assurer la conservation des cinq espèces (deux en Asie, trois en Afrique) de rhinocéros.
Les deux principales sous-espèces du rhinocéros de Sumatra se trouvent, pour Dicerorhinus sumatrensis harrissoni, en Malaisie (Sabah et peut-être Sarawak) et en Indonésie (quelques individus pourraient y survivre) ; et pour Dicerorhinus sumatrensis sumatrensis, en Indonésie (Sumatra) et dans la péninsule malaise. Une troisième sous-espèce, Dicerorhinus sumatrensis lasiotis, ne subsisterait plus, mais en très petit nombre, et sans aucune certitude, qu’en Birmanie (région de Lassai).
En 2008, dernier recensement, la population totale de cette espèce était estimée à « 275 individus, probablement plus de 220 ». C’est dire la faiblesse des effectifs. Jusqu’aux années 1990, leur déclin représentait 50% par décade ; depuis, ce déclin s’est un peu ralenti, mais à l’heure actuelle, il serait étonnant que cette population soit supérieure à 200 individus. Elle est très fragilisée par de multiples causes : d’abord et avant tout, le braconnage, principalement pour la corne, supposée avoir des vertus médicinales, et pour d’autres organes de l’animal ; ensuite, la viabilité réduite : les sous-populations sont très fragmentées, ne réunissent que peu d’individus, ce qui réduit le potentiel des naissances et en même temps accroît fortement les risques de la dépression de consanguinité, éminemment nuisible pour une espèce ; enfin, même si les gouvernements d’Indonésie, surtout, et dans une moindre mesure de Malaisie, affichent une volonté de lutter contre le braconnage, force est de reconnaître, au vu du nombre de ces grands mammifères restants, que cette volonté ne se donne pas les moyens qu’il faudrait pour renverser la tendance. Il y a eu, dans le passé, plusieurs plans destinés à assurer la survie du rhinocéros de Sumatra. Des budgets très importants y ont été consacrés. Mais en pratique, ces plans ont été des échecs, ou des semi-échecs. Les mesures sur le terrain, destinées à contrecarrer l’action des braconniers, quand elles existent, ne peuvent, et ne pourront (et cela vaut aussi pour le sort de toutes les autres espèces) être probantes que si la demande pour la corne, dans les pays consommateurs, est supprimée. Et cela exige des efforts de sensibilisation, de conviction, bien supérieurs à ceux qui sont produits aujourd’hui, des efforts qui doivent avant tout émaner des Etats eux-mêmes.

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In memoriam les Rhinocéros du Vietnam

Il faut parler d’eux maintenant au passé. Ils ont été éliminés les uns après les autres. La dépouille du dernier individu a été retrouvée, sans la corne, en 2010. L’International Rhino Foundation et le WWF ont pu établir leur acte définitif de décès en octobre 2011. Un pitoyable gâchis, et un vrai scandale.

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Un rhinocéros de Java à Cat Loc © WWF
Ils appartenaient à la sous-espèce du rhinocéros de Java Rhinoceros sondaicus annamiticus. Leur aire de répartition naturelle occupait le Laos, le Cambodge, l’est de la Thaïlande et le Vietnam. Mais au 20ème siècle, ils allaient connaître une première descente aux enfers. La chasse et le braconnage les font disparaître progressivement, et jusqu’aux années 1980, en Occident, on considère que cette sous-espèce est éteinte.

En Occident, mais pas dans les régions de leurs habitats… Car le braconnage continue et c’est une information sur un animal braconné, parvenue à la communauté scientifique en 1988, qui donne paradoxalement de nouveaux espoirs : elle atteste la persistance de ces animaux au sud-Vietnam, dans le secteur du parc national de Cat Tien, et au nord de celui-ci, sur un site nommé Cat Loc. L’urgence était donc là, de protéger ces rhinocéros. Il fallait prendre des mesures effectives, puisque la pression des braconniers était évidente. Différentes estimations furent faites de l’importance de la population survivante : 10-15 individus en 1989, puis 8-12 en 1993, 7-8 en 1999, 5-8 en 2004, moins de 5 en 2006 … Ce déclin progressif se passe de commentaires autre que celui de relever l’inanité des efforts entrepris. Un déclin qui allait de pair avec la réduction de l’habitat de cet animal, passé de 75 000 ha (Cat Tien et Cat Loc) à 6 500 ha (à Cat Loc, dernier refuge). Cet échec total s’explique donc avant tout par le braconnage, mais aussi par des carences nombreuses, qui concernent tant les mesures de protection que la gestion de l’environnement des rhinocéros.

Le problème majeur de la conservation de tous les rhinocéros (deux espèces en Afrique, trois en Asie, avec plusieurs sous-espèces) est la demande pour la corne. Celle-ci, on le sait, a de prétendues vertus médicinales. Elle est utilisée pour soigner les fièvres, les convulsions, les épilepsies, et quantité d’autres affections, jusqu’au cancer. L’adjonction du cancer, dans les années récentes, aux maladies pouvant être traitées avec la corne de rhinocéros, qui avaient été répertoriées par la Médecine Chinoise Traditionnelle (MCT), il y a plus de deux mille ans, étant une véritable aberration, largement responsable de l’explosion actuelle du braconnage.

La corne n’est jamais utilisée pour des fins aphrodisiaques, contrairement aux assertions qui continuent à être répandues par les médias en Occident – et aussi, de façon bien plus surprenante, par certaines ONG prétendant s’occuper de conservation. Sur l’effectivité du produit ingurgité (réduit en poudre et souvent mélangé d’eau), le doute n’est pas permis : les expériences menées en laboratoire montrent qu’il est inopérant. Mais il existe, fort probablement, un effet placebo, qui complique singulièrement les choses, et quipourait expliquer que cette tradition de la corne de rhinocéros comme médicament persiste depuis si longtemps.

Donc la demande n’a jamais cessé, parmi les communautés asiatiques du monde entier, et particulièrement, bien sûr, en Asie (et largement impulsée par la Chine, malgré ses dénégations répétées). Le prix du kilo de corne est très élevé, il pouvait atteindre, en décembre 2011, 100 000 $US et même davantage. A Hanoï, la capitale du Vietnam, il était à la même époque supérieur à 20 000 $US. Mais une prescription courante, avec quelques grammes seulement de corne, revenait à 10$US ( 200 000 dang, la monnaie nationale), ce qui n’était pas hors de portée, même si le niveau de vie du pays était resté assez bas (les populations vivant en bordure du parc de Cat Tien avaient des revenus moyens quotidiens de 7,50 $US). Naturellement, puisque le Vietnam a quand même signé des conventions internationales concernant des espèces menacées, le commerce de la corne est illégal dans le pays. Mais l’on sait que la permissivité, et la corruption, sont le lot de tous les pays dont les structures institutionnelles ont de graves déficiences.

La perte d’habitat de ces rhinocéros s’explique par la pression humaine autour de Cat Tien, et dans le parc même . Aussi bien, à Cat Loc, les activités illégales fleurissent : défrichement de la forêt pour en faire des terres agricoles, récolte de la noix de cajou, chasse de la faune sauvage (intensifiée par la pose de nombreux collets et pièges). Ces activités sont facilitées par la présence de deux villages, illégaux eux aussi, aux carrefours de pistes parcourant tout le parc, et reliés à sa périphérie, où vivent plus de 200 000 personnes.
Un autre aspect du problème est l’absence de connectivité entre Cat Tien et Cat Loc, les deux espaces naturels étant séparés par une vaste zone souvent habitée. Les rhinocéros abattus d’abord à Cat Tien, puis ensuite à Cat Loc, n’ont pu avoir aucun espoir de trouver refuge dans l’un ou l’autre espace. Une proposition de créer un corridor a bien été faite, mais jamais retenue par les autorités.
Relativement à ce dernier point, il convient de relever la responsabilité de ces autorités. L’Etat vietnamien n’a jamais estimé à sa juste valeur l’importance d’un patrimoine naturel comme celui des rhinocéros. Ce qui signifie qu’il ne s’est pas donné les moyens pour les protéger, quelle que soit la pression du marché des consommateurs et celle des circuits illégaux, du braconnier au revendeur. Le WWF a beaucoup investi dans Cat Tien, avec notamment 6,3 millions $US de 1998 à 2004, dont 600 000 $US pour la conservation des rhinocéros. Mais ces efforts n’ont pas profité aux animaux. Certes, cette aide a permis d’aider l’administration du parc à renforcer l’instruction et l’entraînement des gardes ; mais tant le manque de patrouilles que la presque-inexistence de la répression ont permis aux braconniers de prospérer. Il était évidemment du ressort de l’Etat de dégager les crédits, et de rassembler les bonnes volontés, nécessaires, afin que l’irréparable ne se produise pas.
Malheureusement, au Vietnam, les effets du manque de conviction, et l’on pourrait même dire de courage, ne touchent pas que les rhinocéros. Plusieurs espèces sont sur la voie de l’extinction en raison de la même incurie : des oiseaux, le cerf-cochon, le saola, le gaur, le banteng, le tigre , l’éléphant d’Asie, de nombreux primates.
De l’espèce nominale de ce rhinocéros, il ne reste maintenant que la sous-espèce de Java, en Indonésie, Rhinoceros sondaicus sondaicus. Une quarantaine d’individus, dans le parc d’Udjung Kulon, à Java. Ils sont, eux aussi, en butte aux braconniers, et à la pression humaine tout court. Leur disparition a jusque-là pu être évitée dans la mesure où ils font l’objet de plusieurs programmes de protection soutenus par des ONG internationales. Mais la plus grande inquiétude entoure aussi leur démographie. Un recensement partiel, par « piège-caméra », en octobre 2011, a montré l’existence de quatre femelles seulement, sur dix-sept individus répertoriés.
Avec la disparition des rhinocéros du Vietnam, c’est le troisième constat de ce type qu’il convient de faire pour la famille des rhinocéros en moins d’une vingtaine d’années.Le rhinocéros noir d’Afrique centrale, Diceros bicornis longipes, était le seul qui subsistait dans l’aire éponyme, à l’extrême nord du Cameroun (il avait été éradiqué, de même que le rhinocéros blanc, depuis longtemps, en Afrique occidentale). Il a fait l’objet de plusieurs programmes de sauvetage, le dernier étant, à partir de 2000, celui de l’UICN France (auquel l’auteur de ces lignes a participé). Mais rien n’a pu y faire. En juin 2006, s’appuyant sur une étude de terrain, même incomplète, l’UICN International estimait que la sous-espèce était éteinte.Le rhinocéros blanc du nord, Ceratotherium simum cottoni, l’une des deux sous-espèces de rhinocéros blanc, était répandu primitivement en Afrique centrale. Il avait trouvé comme dernier refuge le parc national de la Garamba, au nord-est de la République Démocratique du Congo. D’où il a fini par être éliminé, la guerre présente dans toute la région pendant de nombreuses années ne pouvant que faciliter les braconniers et les militaires se livrant au pillage généralisé de toutes les ressources, faune sauvage en premier lieu. L’animal a été vu pour la dernière fois en 2006, des traces relevées l’année suivante, mais ensuite, plus rien. Il est maintenant considéré comme « probablement éteint » dans la nature.
S’agissant du rhinocéros du Vietnam, comme du rhinocéros noir d’Afrique centrale, ils n’ont aucun représentant en captivité. Donc à ce titre, pas d’espoirs de survie possibles. Pour le rhinocéros blanc du nord, huit individus étaient détenus par des zoos. Deux à San Diego (Etats-Unis) et Six à Dvur Kralove (République tchèque). Parmi ces derniers, un est mort en juin 2011. Mais quatre autres avaient été transférés en 2009 dans la réserve de Old Pejeta, au Kenya, dans le but de leur offrir de meilleures conditions pour se reproduire. Les chances sont toutefois très minces, au vu de l’étroitesse de l’effectif reproducteur. La seule possibilité réaliste pour envisager la pérennité de la sous-espèce serait celle d’une hybridation avec le rhinocéros blanc du sud. Ce qui pose quantité de questions, notamment génétiques, et à propos desquelles aucune position définitive n’a encore été adoptée.

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