Traductions et chroniques

Un poème de Rainer Maria Rilke sur Hölderlin

An Hölderlin

Verweilung, auch am Vertrautesten nicht,
ist uns gegeben; aus den erfüllten
Bildern stürzt der Geist zu plötzlich zu füllenden; Seen
sind erst in Ewigen. Hier ist Fallen
das Tüchtigste. Aus dem gekonnten Gefühl
überfallen hinab ins geahndete, weiter.

Dir, du Herrlicher, war, dir war, du Beschwörer, ein ganzes
Leben das drigende Bild, wenn du es ausspracht,
die Zeile schloβ sich wie Schicksal, ein Tod war
selbst in der lindesten, und du betratest ihn; aber
der vorgehende Gott führte dich drüben hervor.

O du wandelnder Geist, du wandelndster ! Wie sie doch alle
wohnen in warmen Gedicht, häuslich, und lang
bleiben im schmalen Vergleich. Teilnehmende. Du nur
ziehst wie der Mond. Und unten hellt und verdunkelt
deine nächtliche sich, die heilig erschrockene Landschaft,
die du in Abschieden fühlst. Keiner
gab sie erhabener hin, gab sie ans Ganze
heiler züruck, unbedürftiger. So auch
spieltest du heilig durch die nicht mehr gerechnete Jahre
mit dem unendlichen Glück, als wär es nicht innen, läge
keinem gehörend im sanften
Rasen der Erde umher, von göttlichen Kindern verlassen.
Ach, was die Höchsten begehren, du legtest es wunschlos
Baustein auf Baustein: es stand. Doch selber sein Umsturz
irrte dich nicht.

Was, da ein solcher, Ewiger, war, miβtraun wir
immer dem Irdischen noch ? Statt am Vorläufigen ernst
die Gefühle zu lernen für welche
Neigung, künftig im Raum ?

 

Rainer Maria Rilke
Irschenhausen, septembre 1914

 

A Hölderlin

Le demeurer, même auprès du plus familier,
ne nous est pas donné ; des images
remplies vers d’autres à combler, soudain l’esprit se jette ; les lacs
ne sont qu’en l’éternel. La chute, ici,
a la plus haute valeur. Du sentiment accompli,
tomber plus loin dans celui pressenti.

A toi, le magnifique, oui, à toi, elle était, toi le conjurant, toute
une vie, l’image pressante, quand tu la formulais,
la ligne se refermait en destin, même dans la plus douce
il y avait une mort, où tu entrais ; mais
le dieu qui précède te tirait de l’autre côté.

O toi esprit qui va, le plus allant ! Comme ils logent tous
au chaud du poème, casaniers, et restent,
longuement, dans la comparaison étroite. Impliqués. Toi seul
passes, comme la lune. Et dessous s’éclaire et s’assombrit,
à toi, nocturne, saint, effrayé, le paysage
que tu éprouves dans les adieux. Personne
ne les a plus sublimes adonnés, ne les a rendus
plus entiers au tout, sans indigence. Ainsi
jouais-tu aussi, saint, par les années qui ne se comptaient plus,
avec le bonheur infini, comme s’il n’était intérieur, se tenait,
n’appartenant à personne, dans les douces
pelouses de la Terre, çà et là, délaissé des enfants divins.
Ah, ce que les suprêmes désirent, tu l’as, sans volonté,
posé pierre sur pierre : cela tenait. Et même sa chute
ne t’a pas égaré.

Pourquoi, s’il y eut un tel être, éternel, nous défions-nous
toujours encore du terrestre ? Au lieu d’apprendre gravement
du provisoire les sentiments, pour quelle
inclination, à venir dans l’espace ?

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In lieblicher Bläue…

Essai de restitution d’un poème de Hölderlin

Ce poème de Hölderlin, In lieblicher Bläue … (En bleu adorable …) est célèbre. Pour la richesse d’inspiration qu’il présente, avant tout. Et aussi pour les problèmes qu’il pose, car sa genèse et sa structure sont incertaines. Il n’a jamais été publié par son auteur (qui ne lui a pas donné de titre, celui sous lequel il est connu représentant ses premiers mots). Il figure dans un roman, dont le héros, un sculpteur devenu fou, ressemble à Hölderlin, sans se confondre totalement avec lui.

Ce roman est dû à Friedrich Wilhelm Waiblinger (1804-1830), un écrivain allemand originaire de Souabe, comme Hölderlin. Le poète, depuis mai 1807, est en pension chez le menuisier Zimmer, à Tübingen (il y restera jusqu’à sa mort, en 1843). Il a été « frappé de folie » quelque temps auparavant. Il vit désormais une existence semi-recluse, tout en continuant à écrire des poèmes, mais sans autre vie sociale que la fréquentation du menuisier et de sa famille, et de quelques visiteurs.

Parmi ceux-ci, Waiblinger. Il est reçu une première fois par Hölderlin en 1822. Il connaît bien son œuvre, et il n’ignore rien de l’affaiblissement mental qui est attribué au poète. Et très vite, il réalise qu’il tient avec lui un sujet de roman. Plusieurs autres visites suivront. Elles vont lui permettre de rassembler tous les éléments pour écrire son livre, qui sera publié sous le titre Phaéton, en 1823 (1), ainsi qu’une biographie, la première consacrée à Hölderlin, qui paraîtra après la mort de Waiblinger, en 1831, Vie, poésie et folie de Friedrich Hölderlin (2) (3).

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Face mutilée sauvée

Il était notamment appelé, après sa mort, « le grand criminel » – car considéré comme maudit, proscrit, son nom devant être effacé. Les épithètes outrageantes étaient tout ce qui convenait à cet homme, qui s’était voulu l’émanation d’un dieu, et qui n’était plus qu’un être d’infamie. Il était rejeté dans les ténèbres, la mise au ban, tout ce qui pouvait rappeler son existence étant voué à l’oubli. Il avait été reconnu coupable. Et coupable de quoi ? D’avoir porté atteinte au système religieux traditionnel de l’Egypte, d’avoir créé en parallèle une nouvelle religion, pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, et qualifiée de premier monothéisme (bien qu’il s’agissait davantage d’un hénothéisme, le culte préférentiel d’un dieu prédominant, qui laisse libre la vénération d’autres dieux). Aton, jusque-là un dieu parmi d’autres, dans le panthéon égyptien, était devenu l’Unique, la référence absolue, par la volonté de pharaon. Et pharaon lui-même était devenu le seul intercesseur avec le dieu.

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La reine Tiyi n’est pas orpheline

Qu’est devenu son cœur ? Les humains d’après, qu’en ont-ils fait ? Ceux qui se sont penchés sur elle pour l’embaumement s’étaient bien gardés de l’enlever. Ils n’ont sorti que les viscères, leur place était dans les vases canopes. Mais le cœur, lui, l’organe essentiel, le siège de tous les sentiments, de toutes les pensées, le centre de la vie et de la conscience, le cœur devait être laissé à la dépouille. Car il était garant de la survie de l’être.
Et pourtant, dans la poitrine de la reine, un grand trou s’ouvre, il signale que le cœur a été retiré avec une intention sacrilège. Les auteurs de cet acte barbare voulaient précipiter Tiyi dans la damnation éternelle.

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Parce que c’était lui

Il a les yeux clos en courbes un peu relevées en arrière, très douces, qui lui donnent un air presque apaisé. La lèvre supérieure, qui s’étire assez loin avec le mufle, présente la même inclinaison. Mais ensemble, ces trois lignes semblent aussi traduire une sorte d’attente, un désir discret, renforcés, peut-être, par la position des oreilles, bien droites, à l’écoute. Le rose lui va bien, un rose velouté, qui couvre toute la tête qu’on lui voit, à peine grisé sur le museau. En contraste violent, une grande masse de chairs sanguinolentes, derrière les oreilles, et descendant jusqu’au cou, est tout ce qui reste de l’occiput. Il a été décapité jeune, puisque les veaux de boucherie, par définition, ne verront jamais l’âge adulte. Ses restes reposent sur une table blanche banale. Des restes comme une présence de questions, lesquelles seront vite avalées par ceux qui prétendent trouver un goût particulier à cette dépouille

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Le coq ne chante plus

Ils montèrent par le sentier du serpent, dans la fournaise, à l’heure méridienne. La crête n’était visible que par une ligne pâle. Les boucles et les courbes se multipliaient sous leurs pas, afin de venir à bout de la paroi presque à pic. Autour du plateau-forteresse, le désert était fractionné en grandes masses tremblantes de lumière et de chaleur. Ils trouvèrent au sommet un site lui aussi en morceaux. Ne subsistaient que pans de murs, fondations, blocs épars. Ils étaient assoiffés du mythe, de l’histoire de la fin d’un monde, héroïque, sanglante, sublimée, au premier siècle de notre ère. Ils cherchaient un verbe obscur, un ingrédient, qui puisse transformer la manne, tellement lénifiante, de leurs jours, en pain de sel revigorant. Ils passèrent de longues heures, devenus des statues liquides, à parcourir cet héritage. A guetter, en eux, sa venue. Mais seul le silence leur parvint. La mémoire pétrée de ce lieu restait dans le minéral ocre – et de la citerne, disposée à l’intention des visiteurs, une eau chaude coulait, repoussante, elle confirmait que le passé non abreuvant est lettre morte.

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Dedans, dehors : le désir peint d’Edward Hopper

Pour être immédiatement familières, les toiles d’Edward Hopper n’ont pourtant pas de sens vraiment commun. Certes, elles obéissent toutes à une règle de simplicité, voire de banalité, dans le choix des sujets. Que ce soit dans le cadre naturel, avec des maisons isolées, des phares, des voies ferrées, des routes, des personnages devant un paysage ; que ce soit dans le cadre urbain, avec des intérieurs, des immeubles, des rues, sans êtres humains ou bien en montrant occupés à des activités ordinaires, prenant le soleil sur un pas de porte, lisant dans un train, regardant par la fenêtre, assis à la table d’un café …

Morning Sun
Morning Sun
Hopper parle de la vie courante, du quotidien américain de son époque. Il fait des photographies, il ne cherche pas dans un ailleurs, il ne démontre pas, il témoigne. Il s’installe devant un fragment d’espace rempli de signes apparents, et il le représente.

Ce choix des motifs, à première vue, pourrait traduire la modestie qui était la sienne – l’on sait que sa vie, et son caractère, sans avoir été véritablement effacés, attestaient d’une personnalité réservée, peu encline aux enthousiasmes comme aux révoltes, donc aux engagements prononcés. Telle qu’elle s’exprime dans ces tableaux, la réserve de Hopper semble néanmoins vouloir dire plus qu’elle-même. La déclaration d’intention qu’on pourrait lui prêter ressort bien d’un aveu du peintre, en 1963 : « J’aimerais voir l’intérieur et l’extérieur en même temps. » Voilà des mots qui n’ont, eux, rien de commun, qui ouvrent une dimension d’une singulière importance. Hopper l’a mise en œuvre, et à double titre.

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Lucian Freud, mémoire de l’organique

Il en a terminé avec sa vie le 30 juillet 2011. Mais pas avec son œuvre, qui perdurera, et qui était, de loin, pour lui, plus importante. Il s’y consacrait totalement, négligeant presque sa personnalité sociale, son cadre de vie, ses relations. Mais survenait une occasion, il savait se montrer pleinement ouvert au dialogue, qui pouvait enrichir sa propre thématique artistique. Un homme d’exigence, pour lequel la création, maîtresse encore plus exigeante, ne pouvait survenir qu’au prix de sacrifices acceptés. Il a donc vécu dans une certaine marge par rapport au cadre qui aurait pu être le sien, eût-il tenu pour souhaitables ou légitimes les conventions qui d’ordinaire s’attachent à la réussite (pour lui, assez tardive, mais bien réelle). Il était farouchement opposé aux modes et au laxisme généralisé, qui caractérisent plus que souvent les activités artistiques contemporaines. « Figuratif », oui, au sens où le réel, le constituant du monde, était pour lui une matrice. Il déclinait l’organique pour le transfigurer, en suivant la règle « instinctive-réfléchie » qu’un artiste véritable imprime à son travail : ce qui se fait n’est pas le fruit du placage d’une idée sur la feuille ou sur la toile, mais la constitution progressive d’une forme, par elle-même en grande partie, grâce au vecteur de la main. Et si des peintres comme Lucian Freud sont coutumiers de longs, voire très longs, délais d’exécution d’une toile (à l’instar de Balthus, par exemple), c’est parce qu’ils se donnent le temps de la faire mûrir, c’est-à-dire mûrir, eux, en elle. L’organique de Lucian Freud avait besoin de son propre temps, dont l’artiste n’était pas vraiment maître.

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L’homme rouge

Il marchait sur le pont, dans le bleu lumineux du matin. Il claudiquait légèrement et sa tête, aussi bien, dodelinait, penchée vers le sol. Sa main droite serrait un filet à provisions rempli. Les mèches grises-blanches, sur le crâne, s’échappaient dans tous les sens.
Aux pieds, de gros godillots fatigués. Il portait un imperméable qui, comme lui, à force d’en avoir vu trente-six couleurs, n’en avait plus aucune de spécifique. Si, une seule, pourtant : le rouge. La figure de cet homme était zébrée d’entailles et d’estafilades fraîches – du sang large. On eût dit vraiment des peintures de guerre d’Indiens d’Amérique du nord. Et sur l’imperméable, une pluie de taches plus sombres descendait du col jusqu’à la bordure du bas. Alors, nom d’un chien : que pouvait-il, cet homme rouge, sentir du bleu ?

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[Journal du Népal]

Buffles. Si fins, d’une majesté lente. Couronnés en arrière, avec les ailes du trône, les oreilles, si grandes qu’elles peuvent couvrir les yeux. La tête longue, aussi bien. Et nerveuse, délicate. Une grande veine courant au-dessus des mâchoires. Le buffle mâche avec une certaine componction. De gauche à droite : le sens bouddhique est respecté. La robe, gris-beige pour les plus jeunes, est presque noire, d’un gris de mine, chez les anciens. Quand le buffle est couché, sur l’herbe du chemin, les yeux mi-clos, humant l’air en silence, la tête levée qui fait déborder les cornes sur l’épaule, il a sa position d’éternité, il se fait vague dans la masse qu’il contient, il est le buffle sous la pluie, dans la fierté de son espèce. Et quand il marche, sa gravité, bien plus altière que celle des vaches, lui crée un espace magnifique, où s’épanouit une force tendre.

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