Poésies
[Là où nous fûmes vaillants]
Là où nous fûmes vaillants – il nous reste l’empreinte de Ptah. Et s’il est invisible, d’or il brille, pour notre soutien. Nos chars volaient sur la terre rouge, tirés par les chevaux de notre monde senti, vers l’image mince qui lui donnait son corps.
D’hélas écholalie
La joie t’a déserté.
Les collines rouges du sang d’enfants de toi non-nés implorent ton horizon.
Mais le temps n’est plus aux gymnopédies.
Au cœur de l’arbre, ah !, tu as cru tes entrailles épaisses –assez pour tendre le cheminement qui se montrait si pâle dans l’aube du sens à toi.
Et puis les fosses malignes s’ouvrirent, les unes après les autres, devant tes pas.
Maintenant, tu vacilles dans le grand sycomore, seul, déjà un peu sec, amer, réduit à piloter tes amourances d’images sur une lande roide, théâtre d’ombres.
[Le soleil déchire la nuée]
Le soleil déchire la nuée, mais le temps n’est pas décidé. Des chevaux de feu noir pâturent en boucle, queues fouaillantes, dans la mer verte. Il y a une crispation sous les paupières, des résonances d’air légèrement inquiet proviennent de l’espace qui semble se prendre avec peine. Même les roches, dont la peau reste nue, sont réticentes à témoigner d’un éternel retour. L’infini a une valeur de lumière blanche, immobile.
Limon d’ailleurs
Entre le ruban coudé du fleuve et l’arc des falaises, dont les extrémités rejoignent les rives, une vaste plaine en hémicycle s’étend. Là sont posées les maisons des vies parallèles. Là sont dressés les obélisques du soleil et de la lune. Là cohabitent sans fards la lumière et l’ombre, le sable et la terre, la roche et l’eau. C’est un phalanstère de nature, appliqué à faire fructifier la vertu. Loin de la cité des négoces et de ses gardiens du temple, qu’ils ont quitté, les résidents reçoivent, et donnent, au gré de l’harmonie que présentent les jours ancrés dans leur mesure.
Fusines II
Désert en prisme : les portées-en-regard des heures d’espace d’âme sèche, en un bain de natron qui revivifie les tissus
Traverser la beauté ?
La tombe du moi – il faut pourtant bien l’occuper, puisqu’elle parle de bouche d’or
Gagner en délire ce que l’on perd en image de marque (de masque, donc)
La chape des eaux avides recouvre le vivre-ensemble, et quelques lueurs, seulement, peuvent percer la surface – elles viennent des profondeurs imaginales des pierres de lune tombées
… plus loin, dans le pays du trou d’espace, là où les cygnes halètent, de peur d’être romancés
Le sang du taureau blanc est répandu sur la chaussée pavée d’intuitions-larmes, comme acte propitiatoire à la levée du cœur se voulant justifié
Diastole
Sur la pierre tombale du maléfice, racler la mousse pour éclairer le signe du coupe-jarret, qu’il s’agira de conjurer en l’aspergeant du sel de sa propre sueur (images, poisons bénis analogues à l’encens – le tout est de savoir si l’on veut croire au sacrifice, lequel, seul, induit le monument).
Systole
Temps d’orage en ciel clair – les scintillances marbrées n’augurent pas des aires où les faunes danseraient sur des péans divins. Il y a des blocs de glaise figée qui s’entrechoquent à mi-hauteur de la vue. L’air se parcourt lui-même dans ses malaises. Le métabolisme pourtant croyant, si croyant, de la statue à dégager, est à la peine.
D’issue
Les points de firmament qui restent au jour
ont fini par comprendre ; ils ne pourront,
même délicats,
sauver de la déshérence
notre lumière de névralgies.
Au cœur peuvent-ils creuser une mine
sans nuit,
d’où surgirait une paix gironde ?
Notre silhouette se découpe
sur le divin d’un horizon
mais sa raideur n’est compensable
par des foyers ;
ils reflètent, eux, un astre
demeurant toujours au beau fixe.
Nous cherchons à boucler la boucle ;
et pour assumer nos douleurs,
il nous faut porter une minerve,
qui nous laisse, au moins, la tête droite.
Et si l’ultime passage est clos,
puisque la mort et l’au-delà
ont été jetés aux orties,
il s’agit, pour notre survie,
de le faire s’ouvrir à nouveau,
avec une mort, un au-delà,
recréés.
Ô ascenderies !
Souviens-toi de ces temps fertiles
quand tu marchais dans l’horizon,
et la lumière blanche et tranquille,
de ton désir
du pur, de l’impalpable
espace forlongé de soi,
qui s’effusait, par tes aimées,
les longues échappées hauturières,
en ces pays de grand ouvert
de montagnes, plateaux et déserts,
ceux d’infini rapproché,
ceux qui laissent les sens impensés,
la mouvance légère et sans traces,
qui possèdent un air dénudant
transfigurant, la justesse
des unions du monde
reconnue par l’intime du cœur –
peut-être leurs dieux et aussi
leurs démons, penchés sur ton ombre,
te permettront un jour encore
de t’élancer en exultances
vers leurs terres cristallines, qui furent,
plus qu’une source, un état du simple
où se dit un peu l’éternel
Voyage en barque
Le soleil peut bien être pâle, il a une résilience de feu. Tous les matins, le pilier djed, tombé à terre au crépuscule, est redressé, afin de renaître à soi. De porter l’échancrure au ciel en degrés des fixes, d’apercevoir, en se tournant, une maison de sol imprimée, d’ouvrir des chambres de décharge, au-dessus de l’espace du cœur, pour lui éviter l’écrasement sous les blocs de déréliction.
Dans le quotidien du nocturne, d’une gueule de lion ornant le lit à une autre, de l’Occident à l’Orient, le soleil va. Il se lèvera, et l’âme le suit, elle croit en lui.
C’est du pays noir du limon, du pays rouge de la roche, là où le monde est familial, que le verbe tire sa nourriture, sa correspondance, son soutien. Car les hommes sont inécoutants, et construisent leurs propres tombeaux avec des regards cimentés. L’hypogée qui reste vivant, lui, est fait de lumière de sang.
