Poésies

Voyage en barque

Le soleil peut bien être pâle, il a une résilience de feu. Tous les matins, le pilier djed, tombé à terre au crépuscule, est redressé, afin de renaître à soi. De porter l’échancrure au ciel en degrés des fixes, d’apercevoir, en se tournant, une maison de sol imprimée, d’ouvrir des chambres de décharge, au-dessus de l’espace du cœur, pour lui éviter l’écrasement sous les blocs de déréliction.
Dans le quotidien du nocturne, d’une gueule de lion ornant le lit à une autre, de l’Occident à l’Orient, le soleil va. Il se lèvera, et l’âme le suit, elle croit en lui.
C’est du pays noir du limon, du pays rouge de la roche, là où le monde est familial, que le verbe tire sa nourriture, sa correspondance, son soutien. Car les hommes sont inécoutants, et construisent leurs propres tombeaux avec des regards cimentés. L’hypogée qui reste vivant, lui, est fait de lumière de sang.

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[La centaurée]

La centaurée,
femme-cheval au sein droit présent,
à la peau bleue,
son dos robuste,
ses appuis francs,
en appellent aux esprits des mânes
d’une résistance.
Elle a l’odeur forte ; une créature
de grands espaces ;  pourtant
s’y mêlent les fragrances délicates
de la plante dont elle s’inspire
et qui compensent sa dureté.
A la lisière des cultures,
elle se tient, sentinelle farouche.
Sa lance touche presque l’azur,
ses sabots battent sur la terre rouge.
Elle doit protéger son monde
des centaures, cousins barbares
et prédateurs – la chimère qui veut la justice
est raison animale, aussi.

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Préhistorique

(Dressé comme un miroir ardent)
Une musique des formes vient du sang
pour s’imposer, même petitement,
au bruit de fond épouvantable
qui sort du monde – en regard torve
(Des millénaires sont nécessaires
pour parvenir à respirer
sans porte-voix)
Les otocyons, oreilles immenses,
chassent le corps au plus près du sol ;
ils repèrent leurs proies nocturnes
en méconnaissant leur image.
Les sons des sphères, parfois, s’entendent,
mais non s’ils viennent du ciel des fixes.
Certes, la Terre nous est une famille.
Mais il faut la tuer, on le sait,
un jour, pour qu’elle soit aimable.

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Approche

Combien de lunettes trompettantes
braquées sur les déserts de sel !
Combien de marches prises de sanglots
taillées sur la chape du silence !
L’incorruptible, c’est l’éternel ; l’être-jeté,
par son sensible, est périssable.
Comment recevoir l’infini
dans une présence non éthérée ?
Comment tenir, avec la loi
de gravitation du rêve, sur la corde ?
En étant persuadé, peut-être.
Entre le trop-plein et le vide
un espace de nulle part murmure.

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Pauvre d’un dieu

Le temps sans fin pris dans la lune,
sous ses cratères, en ses jours d’ombre,
demande une tomographie
aimante, pour réaliser
de quels flux d’esprit il s’inspire
et quelle figure il se présente.
Peut-être une terre ensemencée
de désir nu
peut-elle approcher les ondes
d’une telle durée – le dissensus et le désordre
rendent les hommes fous de leur soleil
qu’ils découpent en instants perdus,
plus bas. Etre accrété par la lune
exige de laisser les poids
aux pesants ;
c’est en se glissant, nuit inquiète,
sous l’aile du sablier cherché,
que peut s’ouvrir une saison crue,
hors mémoire.

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[La migration du bélouga]

La migration du bélouga
depuis les eaux glacées du fleuve
jusqu’à l’aire de l’imaginal
emprunte des neurotransmetteurs
aguerris ;
la pureté, mon cher, tu connais
son sourire mortifère derrière
sa face blanche

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Organiques

Ce sont des corps sans tête et sans mains et sans pieds,
membres et troncs mis en formes lourdes et souples aussi bien,
qui sont faites d’un marbre parcouru par des veines
et des muscles, donc vascularisées.
Elles n’ont aucune équivalence
dans la matière vivante connue ;
elles sont issues d’elles-mêmes,
en devenir. Leur existence
prend des postures de mouvement ;
elles apparaissent dans l’instant
de leur être-là, chairs pétrées
qui se donnent un sens.

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Sirénienne attendue

Elle est un peu orphelinée, avec une corne, la gauche, manquante. Mais sur ses flancs, des poissons et des algues s’inscrivent dans les courants qui parcourent sa musculature. Sa robe est une déclinaison de bleu, depuis l’outremer foncé des pattes et de la mamelle jusqu’à l’azur clair de l’échine et de la tête. Elle semble interroger, regard levé, une grève, peut-être, quelque part. A son cou, un collier de grands coquillages roses. Elle l’a reçu à l’avance, un jour, en signe de bienvenue, à coup sûr. C’est une vache marine. Elle est vraie.

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Sans clan

La grotte s’ouvre sur un promontoire au bout duquel, au ras du lac, se serre le château sous la lune. Les bruits ne sont que ponctuation très discrète de l’eau et des pierres, exprimée par un petit vent. Prises dans une danse excessivement lente, mais réelle, les ombres traduisent, d’une lumière qui a tout son temps, la mise en compte terrestre. Rien ne signale cet espace. Il s’est apparu, c’est tout. Il ne connaît pas l’attente, et encore moins le vouloir. Nulle présence n’est liée à la grotte, nulle histoire ne vit au château. Lune et lac, seuls, témoignent d’un immémorial incarné.

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Sans Mercy

Dans ses sillons de terre d’attente, Amour est laissé à lui-même,
Désir ne peut le rencontrer.
Lui parviennent, seulement, en douleur, des regards hésitants de Cœur.
Car Amour attire et effraie, il est espérance d’un vide
enchâssé dans un vitrail d’or
qui s’expose en lumière violente n’ayant aucun sens commun.
Il ne se donne qu’à l’abandon, au sacrifice, du consentant.
Cœur le sait bien, mais il ne peut
longtemps ignorer l’appel ; il s’en vient, et derrière, Désir
interroge Fontaine de Fortune
sur ses chances de vaincre Souci
pour, libéré, servir Amour.
Mais il est toujours dissuadé
de se lancer dans l’aventure.
C’est que les broyances du temps
compriment bien trop fort son sang ;
à Cœur seul la quête est laissée.
Le fleuve de larmes borde la plaine
où vit Amour ; si Cœur peut parfois le franchir,
Désir reste sur la rive,
dans son image inhabitée.

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