Poésies
De notre ailleurs
La centaurée,
femme-cheval au sein droit présent,
à la peau bleue,
son dos robuste,
ses appuis francs,
en appellent aux esprits des mânes
d’une résistance.
Elle a l’odeur forte ; une créature
de grands espaces ; pourtant
s’y mêlent les fragrances délicates
de la plante dont elle s’inspire
et qui compensent sa dureté.
A la lisière des cultures,
elle se tient, sentinelle farouche.
Sa lance touche presque l’azur,
ses sabots battent sur la terre rouge.
Elle doit protéger son monde
des centaures, cousins barbares
et prédateurs – la chimère qui veut la justice
est raison animale, aussi.
[Immersion dans l’inconnaissable]
Immersion dans l’inconnaissable.
Le même, l’ancien, le dévidé.
Quand le soleil sur l’autoroute
oublie le dessin des voies
tracées comme cadres de vie.
Quelque part, par tout, tout à soi,
cela s’effuse – est sa nature.
Il n’y a pas de profondeurs,
pas de surface et pas d’air libre.
Rien qui puisse attacher un sens,
rien qui puisse dire – mais qui s’éprouve :
en preuve de soi.
Préhistorique
(Dressé comme un miroir ardent)
Une musique des formes vient du sang
pour s’imposer, même petitement,
au bruit de fond épouvantable
qui sort du monde – en regard torve
(Des millénaires sont nécessaires
pour parvenir à respirer
sans porte-voix)
Les otocyons, oreilles immenses,
chassent le corps au plus près du sol ;
ils repèrent leurs proies nocturnes
en méconnaissant leur image.
Les sons des sphères, parfois, s’entendent,
mais non s’ils viennent du ciel des fixes.
Certes, la Terre nous est une famille.
Mais il faut la tuer, on le sait,
un jour, pour qu’elle soit aimable.
En trace
Combien de lunettes trompettantes
braquées sur les déserts de sel !
Combien de marches prises de sanglots
taillées sur la chape du silence !
L’incorruptible, c’est l’éternel ; l’être-jeté,
par son sensible, est périssable.
Comment recevoir l’infini
dans une présence non éthérée ?
Comment tenir, avec la loi
de gravitation du rêve, sur la corde ?
En étant persuadé, peut-être.
Entre le trop-plein et le vide
un espace de nulle part murmure.
Pauvre d’un dieu
Le temps sans fin pris dans la lune,
sous ses cratères, en ses jours d’ombre,
demande une tomographie
aimante, pour réaliser
de quels flux d’esprit il s’inspire
et quelle figure il se présente.
Peut-être une terre ensemencée
de désir nu
peut-elle approcher les ondes
d’une telle durée – le dissensus et le désordre
rendent les hommes fous de leur soleil
qu’ils découpent en instants perdus,
plus bas. Etre accrété par la lune
exige de laisser les poids
aux pesants ;
c’est en se glissant, nuit inquiète,
sous l’aile du sablier cherché,
que peut s’ouvrir une saison crue,
hors mémoire.
[La migration du bélouga]
La migration du bélouga
depuis les eaux glacées du fleuve
jusqu’à l’aire de l’imaginal
emprunte des neurotransmetteurs
aguerris ;
la pureté, mon cher, tu connais
son sourire mortifère derrière
sa face blanche
A terme
Il descendait. Par bonds énormes, sautant sur une pente gigantesque, dont les bords étaient invisibles, et l’extrémité, aussi bien, qui se perdait dans un très-bas brumeux. Il n’en finissait pas de s’envoler de lapiaz ocres-rouges et blanches entre des plaques fragmentées et lisses. Avec, toujours, la peur au ventre d’être aspiré par la voûte, très loin, très haut, puis de chuter et d’être réduit en morceaux sur les reliefs de pierre. Il descendait néanmoins. Le temps ne se disait plus, et cette pente n’était reliée qu’à elle-même. Tout continuait, tout semblait devoir continuer sans fin.
Et pourtant …
Brusquement, le mouvement cessa, et la pente s’évanouit.
Il se trouvait devant des bâtiments ouverts sur les côtés, comme des portiques. On pouvait voir une mer, d’un bleu assez dur ourlé de crêtes translucides. Il y eut rapidement beaucoup de monde dans le périmètre. Quelques figures vaguement connues se détachaient. Mais le silence semblait la forme d’expression commune.
Organiques
Ce sont des corps sans tête et sans mains et sans pieds,
membres et troncs mis en formes lourdes et souples aussi bien,
qui sont faites d’un marbre parcouru par des veines
et des muscles, donc vascularisées.
Elles n’ont aucune équivalence
dans la matière vivante connue ;
elles sont issues d’elles-mêmes,
en devenir. Leur existence
prend des postures de mouvement ;
elles apparaissent dans l’instant
de leur être-là, chairs pétrées
qui se donnent un sens.
[Les êtres qui ont le visage gris]
Les êtres qui ont le visage gris
participent de Pompéi.
De leur peau cendrée s’exhale
le fumet des morts ; il leur donne
les traits de statues de pierre.
Ils vivent, pourtant, ils se respirent.
Mais leur carnation incarne
un sang noir qui a dû voir
un innommable, la pluie d’un monstre,
qui en est resté pétrifié.
Ce sont des brûleurs d’étape.
Leur nature est cataclysmée.
Sirénienne attendue
Elle est un peu orphelinée, avec une corne, la gauche, manquante. Mais sur ses flancs, des poissons et des algues s’inscrivent dans les courants qui parcourent sa musculature. Sa robe est une déclinaison de bleu, depuis l’outremer foncé des pattes et de la mamelle jusqu’à l’azur clair de l’échine et de la tête. Elle semble interroger, regard levé, une grève, peut-être, quelque part. A son cou, un collier de grands coquillages roses. Elle l’a reçu à l’avance, un jour, en signe de bienvenue, à coup sûr. C’est une vache marine. Elle est vraie.
