[Journal du Népal]

Buffles. Si fins, d’une majesté lente. Couronnés en arrière, avec les ailes du trône, les oreilles, si grandes qu’elles peuvent couvrir les yeux. La tête longue, aussi bien. Et nerveuse, délicate. Une grande veine courant au-dessus des mâchoires. Le buffle mâche avec une certaine componction. De gauche à droite : le sens bouddhique est respecté. La robe, gris-beige pour les plus jeunes, est presque noire, d’un gris de mine, chez les anciens. Quand le buffle est couché, sur l’herbe du chemin, les yeux mi-clos, humant l’air en silence, la tête levée qui fait déborder les cornes sur l’épaule, il a sa position d’éternité, il se fait vague dans la masse qu’il contient, il est le buffle sous la pluie, dans la fierté de son espèce. Et quand il marche, sa gravité, bien plus altière que celle des vaches, lui crée un espace magnifique, où s’épanouit une force tendre.

Il va, sûr de sa masse, et de sa grâce, aussi : ce mouvement de rondeur, point trop rapide, pour détacher les antérieurs du sol, et les poser, très souplement, en prise de terre sur coussin d’air. La tête se lève en rythme, embrassant l’horizon à la hauteur des cornes, avec un regard de savoir : qu’il ne sait pas, il est dedans. Au centre du monde des buffles, sans attachement ni détachement.

C’est un lieu où la mort s’abandonne, rempli de vie. Un jardin d’Hespérides modeste, où tout se parle à l’unisson. Bien arrimés sur leur fonction funéraire, les ghāts donnent une fumée assez tranquille de chair, de bois et de paille. A côté, des enfants se baignent, s’éclaboussent, rient aux éclats. Les temples sont légion, et les singes, les poules, les chiens, les chèvres, les vaches et les corbeaux. Sur le plus haut ressaut de la colline, une prairie de pâture, les vaches qui passent entre les hommes endormis sur l’herbe. Plus loin encore, vers la campagne, près du dernier temple, à la rivière, d’autres joyeux groupes de gamins. Marchands de souvenirs dans la ruelle du taureau d’or, assoupis aux aussi. Les dieux hindous, dans leurs dessins et leurs peintures, ont les traits d’un bonheur tout rose – une bienétance. Ici la décrispation. Les choses en leur place, la mort qui monte à ciel ouvert (avec, encore, les cris et les chants d’une école), dans une mémoire porteuse de l’identique.

Maison croulante, mais habitée. Maison durable, mais pour combien de temps encore, qui a fait survivre sa beauté, son idée de magnificence, dans la négligence acceptée, la pauvreté, le sort contraire. Elle est dans la cour du temple. Et derrière elle, un grand jardin, royaume d’orties et d’herbes folles. Du sentier, son faîte se détache : une perfection de lignes, déjà, une grande terrasse encorbellante. Un bâtiment de deux étages, cinq ouvertures à chacun d’eux. Dans un style classique de nulle part, harmonieusement proportionné. Le crépi tombe, les briques s’enmoussent, et une tête passe, qui disparaît vite. Sur la façade du jardin, une grande échelle rouillée mène à la terrasse : une couronne de feuillage l’entoure. Quels sont les dieux qui veillent encore sur cette maison, pour lui conserver son souffle, si ténu ? Je tourne autour des murs, j’appelle les dieux, je leur demande, pourquoi ? Mais ils n’ont pas besoin de moi … Et pourtant si, peut-être. Je peux sauver, un peu, parfois ? Je peux sauver cette maison, par mon regard à cœur ouvert ? Je peux lui donner l’assurance qu’elle ne sera jamais perdue, en moi, témoin d’un jour ? Lui dire qu’elle palpite encore, que les dieux n’ont rien à y faire, qu’elle est là, dans son centre grave, délaissé, mais non en nulle part, et qu’elle dépasse toutes ses saisons ?

Leur griseur veloutée, soyeuse ou bien luisante, juste un peu brunissante, parfois, avec les plaques de boue. Une griseur uniforme, de la tête aux sabots, parcourue de reflets – le buffle qui se baigne, dans la rivière, se laisse aller à l’eau, au lieu de la fouetter. Il se tourne lentement, change de position, il est tout entier savourance. Il avance lentement, la tête plus basse que l’échine, mais justement : il semble porter le poids d’un monde sur ses épaules avec une extrême douceur.

Demeures patriciennes, encore, devenues maisons collectives. Je goûte leur sensibilité à fleur de pierre, ces trois beautés de Cherapatri, presque cachées de la rue, avec de grands jardins, qui ont gardé une grâce et une finesse malgré leur usage actuel, et si le temps du lustre leur est passé, elles sont toujours altières, superbes sans déchéance réelle. Et de quels souvenirs, de quels espoirs, me vient l’amour à leur endroit ? Ces grandes maisons où le monde ne pouvait qu’être plein, sans fracture et sans retenue, magnifique sans ostentation, de grandes maisons de famille peut-être – lieux où les fleurs savent éclore avec soin, les chiens être égaux des enfants, les caves et les greniers parler encore aux adultes. Avec des terrasses bibliques, des appentis d’abeilles chaudes, des cuisines où le temps n’est pas, des fenêtres matinales d’amour. Ah si fragiles, maintenant, si délicates, anciennes d’un sens à retrouver sous les clameurs désemparées ! Le ciel autour d’elles danse des corbeilles de fruits bleus, de brasiers blancs, qui donnent leurs mains franches aux murs, et dans les pelouses qui s’étirent, les âmes inquiètes sont l’après-midi.

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