Face mutilée sauvée

Il était notamment appelé, après sa mort, « le grand criminel » – car considéré comme maudit, proscrit, son nom devant être effacé. Les épithètes outrageantes étaient tout ce qui convenait à cet homme, qui s’était voulu l’émanation d’un dieu, et qui n’était plus qu’un être d’infamie. Il était rejeté dans les ténèbres, la mise au ban, tout ce qui pouvait rappeler son existence étant voué à l’oubli. Il avait été reconnu coupable. Et coupable de quoi ? D’avoir porté atteinte au système religieux traditionnel de l’Egypte, d’avoir créé en parallèle une nouvelle religion, pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, et qualifiée de premier monothéisme (bien qu’il s’agissait davantage d’un hénothéisme, le culte préférentiel d’un dieu prédominant, qui laisse libre la vénération d’autres dieux). Aton, jusque-là un dieu parmi d’autres, dans le panthéon égyptien, était devenu l’Unique, la référence absolue, par la volonté de pharaon. Et pharaon lui-même était devenu le seul intercesseur avec le dieu.

Or les dieux, dans l’Egypte ancienne, étaient les transpositions de la divinité primordiale, du démiurge, chacun d’entre eux ayant des qualités propres, et tous permettant aux hommes d’accéder à l’un par le multiple. Le démiurge avait permis la création, depuis le chaos de l’océan originel, et la création était régulée par la Maât, le principe divin d’ordre cosmique et d’harmonie, d’équilibre autant que d’équité, un principe néanmoins sans cesse menacé par le désordre, le retour au chaos, l’entropie. L’homme, qu’il soit pharaon ou paysan, pour tenir le droit fil de son existence, et gagner l’éternité, devait suivre la Maât, c’est-à-dire manifester la justice, la vérité, l’honnêteté, la solidarité. Quand ces règles étaient transgressées, c’était au profit des trois péchés majeurs, la paresse (l’action réduite à elle-même, sans la finalité du sens à donner à la vie), la surdité mentale (qui exclut l’existence de l’autre) et l’avidité. Et le principe antagoniste de la Maât, Isfet, s’exprimait par la violence, l’injustice, la loi du plus fort, l’absence de communication, le mensonge. Au niveau collectif, le déséquilibre engendré par Isfet pouvait conduire à l’ébranlement de l’Etat, le lien du ciel et de la Terre étant rompu.

La nouvelle religion bouleversa quelques-unes des croyances les plus fondamentales de la société d’alors. Mais pour être radicale, elle n’en représentait pas moins la structuration comme système d’inflexions importantes apparues antérieurement. Le père du « pharaon hérétique », Amenhotep III, fut le premier souverain à rendre un culte à son image divinisée – ce qui le plaçait au rang des dieux. De plus, et surtout peut-être, il favorisa largement ce que l’on a appelé « la nouvelle théologie solaire », qui avait commencé à prendre forme durant les règnes de ses prédécesseurs Thoutmosis III, Amenhotep II et Thoutmosis IV, en réaction contre la toute-puissance du clergé d’Amon. Et qui se traduisit par la « solarisation » du démiurge (Atoum, dans la cosmogonie majoritaire, celle d’Héliopolis), puis d’Amon, associés au soleil, l’image de Rê, Amon-Rê devenant dorénavant le dieu solaire de référence, l’essence du divin. Et comme le soleil était manifesté par Aton, Amenhotep III s’identifia à lui – devenant par là-même, puisque le dieu l’était, le « maître de la Maât. »

Par ailleurs, à cette époque, les relations entre l’homme et les divinités se modifient : on peut y voir le résultat d’une prise de conscience des individus pour maîtriser davantage leur destin, s’exprimant dans une volonté accrue de dialogue direct, personnel, avec les dieux. Une nouvelle forme de religiosité voit le jour, tant dans la sphère privée que dans l’expression collective, avec l’accentuation des cultes. A n’en pas douter, tant la « solarisation » des dieux que l’intensification de la pratique religieuse n’ont pu que marquer l’héritier du trône, celui qui allait devenir pharaon sous le nom d’Amenhotep IV (son existence, sous la XVIIIe dynastie, est datée d’env. 1360 à 1333 av.J.C.). La religion qu’il institua devait refléter une troisième évolution, conceptuelle, apparue avec cette « solarisation » du divin de ses prédécesseurs. Depuis toujours, pour approcher les dieux, les hommes faisaient appel à l’imaginaire, aux mythes, voire aux spéculations théologiques par l’exégèse, la glose, le commentaire, puisque l’essence divine ne pouvait qu’être pressentie. La nouvelle religion, elle, a été qualifiée de phénoménologie, car il s’agissait bien d’une perception par les sens de la présence du dieu, dont la manifestation était tangible : le soleil, image d’Aton, était visible de tous.

C’est dans la cinquième année de son règne, alors qu’il avait déjà largement entamé ses réformes, que le pharaon décida de changer son nom en Akhénaton (« Celui qui est utile à Aton »), pour bien marquer la filiation qu’il avait reconnue comme sienne avec le dieu.

Il se considérait donc comme l’émanation directe de celui-ci, assimilé au disque solaire, et plus précisément à la lumière diffusée par le disque. Aton était responsable, désormais, de toute la création. Il n’y avait plus, pour le dieu, d’images anthropomorphes ou zoomorphes, plus d’autels au fond des temples (les uns comme les autres étant à ciel ouvert), plus de liens d’interdépendance familiers avec les hommes. Mais à la place, un orbe pur, qui conditionnait la vie et dont dépendait le pays tout entier. Et l’existence de ce dieu ne prenait son sens que durant le jour, puisque le soleil disparaissait à la nuit. Donc cette dernière, qui signifiait la mort, était occultée ( tout comme la lune). Or jusque-là, la nuit voyait le soleil combattre les forces obscures d’Isfet, pour se présenter à nouveau régénéré chaque matin. Par voie de conséquence, le rôle nocturne de la Maât était lui aussi oublié, dans la mesure où auparavant, elle aidait le soleil à triompher, et pour les hommes, c’était une incitation supplémentaire à la respecter. De plus, la nuit ne symbolisait plus le monde inférieur où les défunts se préparaient à l’au-delà : la Douat, leur lieu de séjour avant le jugement des morts, un jugement si important, parce que le décédé devait comparaître devant le tribunal des dieux présidé par Osiris, afin que son existence soit confrontée à la Maât (présente comme dualité, Maât fille du soleil et Maât fille de la lune, symbolisant l’équilibre). Il n’y avait plus d’Osiris, maître du monde souterrain, associé au soleil nocturne (et le mort qui avait passé le jugement avec succès ne pouvait plus devenir, comme le voulait la tradition, un Osiris lui-même), plus d’au-delà, ou plutôt l’au-delà était désormais sur terre. Et comme les principes spirituels des êtres n’étaient certainement pas niés, dans le cadre de cette nouvelle orthodoxie, le ba (l’« âme » du défunt) était censé vivre dans les sanctuaires d’Aton, renaissant chaque matin grâce à la lumière du dieu, et nourri comme ce dernier par le roi.

Le cœur de la nouvelle religion était situé à Akhet-Aton (« Horizon d’Aton ») (Tell el-Amarna, ou Amarna, de son nom moderne, d’où les expressions de théologie, ou de religion, amarnienne), la nouvelle capitale créée de toutes pièces en bordure du Nil, à mi-chemin de Memphis et de Thèbes. Le programme d’Akhénaton avait toutefois commencé à Karnak, où le souverain avait fait bâtir un immense temple consacré à Aton. Un temple, comme tous les autres bâtiments officiels du règne, construit avec des talatat, petits rectangles de pierre de dimensions standardisées, qui remplaçaient les blocs souvent très volumineux et très lourds utilisés jusque-là ; les talatat représentaient une innovation technologique importante, qui permettait de raccourcir énormément les délais des chantiers.

L’incarnation d’Aton était soulignée par l’attribution, à son endroit, d’un cartouche portant son nom, une décision lourde de sens, car jusque-là seuls les membres de la famille royale avaient droit à ce privilège. Le cartouche traduisait donc la royauté, ce qui conférait au dieu et au pharaon un statut comparable, et ce qui les rapprochait encore plus. Ce qui supprimait aussi toute latitude d’évoquer le dieu par différentes appellations, comme on le faisait avec tous les membres du panthéon auparavant. A l’évidence, pour le commun des mortels, cela ne représentait certainement pas une facilité pour prier Aton… Mais celui-ci était désormais descendu sur terre. De plus, il se manifestait par son fils Akhénaton : dans les maisons de la nouvelle capitale ont été retrouvées des statuettes à l’effigie du pharaon, qui étaient vénérées (il y avait aussi des représentations d’autres dieux traditionnels, ce qui montre que les cultes anciens pouvaient subsister).

Si Aton était donc visible, évident, il n’en restait pas moins inconnaissable, inaccessible, comme l’étaient les dieux depuis toujours (Amon, tout particulièrement, dont le nom signifie « le Caché »). Seul Akhénaton pouvait réellement communiquer avec lui, avoir accès à son être véritable. Et le dieu avait aussi élu pharaon (et sa famille) pour recevoir son souffle vital, matérialisé par les représentations de ses rayons, terminés par le signe ânkh, symbole de vie, et le signe ouas, symbole de la puissance divine. La reine Néfertiti, la grande épouse royale, était associée au culte d’Aton, et associée aussi à l’exercice du pouvoir, deux changements significatifs qui attestaient bien du caractère « révolutionnaire » de la nouvelle ère. La vie du couple, et plus largement celle de la famille, étaient devenues le centre du monde, la preuve même de l’existence divine, laquelle se trouvait auparavant dans les sanctuaires. Et l’iconographie devait traduire une telle prééminence en se focalisant sur ces vies royales sacralisées, et particulièrement sur celle d’Akhénaton, dont les représentations allaient prendre une tournure singulière, jamais vue auparavant. Elle choqua sans nul doute nombre de ses contemporains, comme elle put choquer des commentateurs à l’époque moderne. Les images des pharaons exprimaient presque toujours l’harmonie et la force à la fois, dans le respect de la morphologie masculine. Mais les changements introduits par Akhénaton furent parfaitement volontaires, et bien loin de signaler de quelconques tares ou maladies dont aurait été affecté le roi. Il était figuré avec un corps en partie féminin, androgyne, afin de correspondre à la double qualité de père et mère à la fois qui était celle d’Aton. Ce qui l’ identifiait aussi à Hâpy, pareillement androgyne, le personnage symbolisant l’inondation du Nil et la fertilité qu’elle engendrait, considéré depuis toujours par les Egyptiens comme père et mère de leur pays. De plus, la similitude fréquente des traits morphologiques entre Akhénaton et Néfertiti, dans les images qui leur étaient données, montre que l’intention était manifeste de traduire la gémellité qui était celle des deux dieux-enfants nés de Rê, le soleil.

L’assimilation d’Akhénaton au rôle de médiateur unique avec le dieu unique, mais non exclusif (les autres dieux n’avaient pas disparu, puisque s’il y eut destructions, en plusieurs sanctuaires, d’effigies de ces dieux, avec une focalisation sur Amon, le dieu principal, la majorité de la population continuait à les vénérer), remettait en cause l’expression de la Maât. Ce n’était plus pharaon qui devait suivre (et avec lui, l’ensemble de la société) la Maât, c’était pharaon qu’il fallait suivre, et dont il fallait s’inspirer, parce qu’il traduisait la Maât, une manifestation d’Aton. Croire en Aton, par l’intermédiaire de son fils Akhénaton, c’était accomplir la Maât. Ainsi, comme le jugement des morts n’existait plus, le rôle de juge de l’existence sur Terre d’une personne était dévolu au pharaon : pour gagner sa vie après la mort, la loyauté envers lui (donc l’observance de la Maât) était nécessaire, et cette loyauté accordait au défunt le statut de maa-kherou, « justifié ».

Akhénaton décède dans la fleur de l’âge, à 27 ans, après 17 années de règne. Peut-être a-t-il été éliminé à la suite d’un complot. Peut-être a-t-il été victime de l’épidémie de peste (ou de grippe) qui sévissait à l’époque dans tout le Proche-Orient, et qui est la cause probable de la mort, avant lui, de quatre de ses sept filles, comme de sa mère Tiyi , l’épouse d’Amenhotep III.

Après sa mort, son œuvre fut démantelée. La nouvelle religion n’était pas comprise du peuple. Le clergé traditionnel, tenu à l’écart, manifestait une opposition sourde mais réelle. Parmi les proches du pouvoir, certains espéraient la fin de l’aventure. Le culte rendu au dieu Aton, avec tout ce qu’il impliquait, traduisait bien une remise en cause de la conception habituelle de la Maât, fondement de la société. Et les graves événements qui se produisirent durant les dernières années du règne ne purent apparaître que comme une confirmation que la Maât avait été offensée, parce que l’équilibre du pays était menacé : la maladie mortelle qui s’était abattue sur l’Egypte ; et l’affaiblissement certain de ses positions dans sa zone d’influence au Moyen-Orient, donc une dégradation de son statut de grande puissance, à la suite d’échecs diplomatiques et militaires.

Toutefois les premiers souverains qui suivirent, Smenkharê, puis son épouse Méritaton, la fille aînée du pharaon, puis peut-être Néfertiti (pour cette dernière, l’accession à la magistrature suprême reste discutée) et enfin Toutankhaton, fils d’Akhénaton, n’entreprirent d’abord que progressivement de redonner aux dieux traditionnels leur place. Akhet-Aton continuera à être occupée pendant quelques années, puis presque entièrement abandonnée, le centre du pouvoir étant revenu à Memphis et le centre de la religion à Thèbes. C’est dans sa troisième année de règne que Toutankhaton, en sus de changer son nom en Toutankhamon, prendra des mesures pour revenir complètement à l’ancienne orthodoxie et « restaurer la Maât » suivant sa propre formulation. Amon regagnera sa place de divinité majeure et dynastique, et son clergé deviendra encore plus puissant qu’avant, jusqu’à acquérir une influence prépondérante dans les destinées de l’Egypte, qui perdurera durant les siècles suivants. Après Toutankhamon, les pharaons Ay et surtout Horemheb n’auront de cesse que de vouloir effacer la mémoire du « pharaon hérétique. » Et cette existence sera le plus systématiquement occultée plus tard par deux autres souverains, Séthi Ier et surtout Ramsès II. Les temples d’Aton à Akhet-Aton , ceux de la région de Thèbes, à Karnak notamment, mais aussi de Memphis et d’ Héliopolis, les grandes villes royales, et sur d’autres sites du pays, seront détruits ou démantelés (avec réemploi des pierres pour de nouveaux sanctuaires, ceux d’Horemheb, et de Ramsès II tout particulièrement), ce qui conduisait, aussi bien, à la mort du dieu Aton , puisqu’aucun culte ne pouvait plus lui être rendu . La statuaire nouvelle introduite au cours de la période atoniste fera aussi l’objet d’une vindicte, et particulièrement les représentations d’Akhénaton.

La damnatio memoriae de ce pharaon s’appliqua aussi à sa dépouille, dans la volonté de lui interdire, par là-même, une existence ultérieure. Mais il fut d’abord enterré suivant les règles, dans la tombe royale qu’il avait fait préparer à Amarna. Toutankhaton/Toutankhamon, tenu à l’écart par Méritaton durant le règne de celle-ci, prit sa revanche en assurant à son père une nouvelle inhumation (un souverain qui décidait de cette cérémonie voyait sa propre légitimité confirmée). Il fit donc transférer la dépouille dans la vallée des Rois, à Thèbes. Mais on peut penser que la tombe première à Amarna avait déjà été pillée, et en tout cas dévastée, par un parti hostile au pharaon, puisque le sarcophage de ce dernier que l’on y retrouva, au début du XXème siècle, était brisé en de multiples morceaux. Et dans la tombe de la vallée des Rois, ce ne fut pas le cercueil d’Akhénaton que l’on installa (il avait certainement disparu), mais celui de sa seconde épouse officielle, la reine Kiya, modifié pour devenir celui du pharaon et recueillir sa momie.

Et cette deuxième tombe ne devait pas non plus rester inviolée. Horemheb, dans sa volonté d’écarter toute référence à la période atoniste, avait fait supprimer les mentions d’Akhénaton et de tous les pharaons qui avaient succédé à ce dernier (en incluant Ay, peut-être apparenté par alliance à Akhénaton). Il se proclamait le successeur direct d’ Amenhotep III. Il fit plus : c’est fort probablement sur son instigation que la tombe de la vallée des Rois fut saccagée, et que l’on tenta de faire disparaître les traces d’Akhénaton. Sur le cercueil, le cartouche du roi avait été soigneusement effacé (mais une autre inscription a permis de reconnaître sa titulature) ; le némès, la coiffe royale, avait été enlevé, remplacé par une perruque grossière ; le sceptre et le flagellum, insignes de la royauté, tenus habituellement dans les mains, manquaient eux aussi ; et le masque d’or qui était apposé sur la figure avait été brutalement et incomplètement arraché, ne laissant subsister que l’œil droit et le haut du front.

Par cette œuvre de destruction et de désacralisation, on avait voulu empêcher la régénération d’Akhénaton. Avec la suppression de son nom, son existence ne pouvait plus être rappelée à la vie. Il n’y avait plus qu’un reste anonyme flottant dans un espace indéterminé. Mais pouvait-il être condamné à la dissolution ? Et le rêve inouï qu’il avait fait, celui d’incarner une nouvelle théologie, de monter au plus près du soleil, même si ses ailes de cire n’allaient pas tarder à fondre, ce rêve allait-il être relégué dans l’oubli ?

Sur ces deux points, les réponses devaient être négatives. S’agissant de l’aventure elle-même, un premier legs concerne la langue. Adopté par Akhénaton, l’usage du néo-égyptien dans les proclamations officielles, beaucoup plus proche du parler du peuple, fut avalisé par les successeurs du souverain. Seront conservées aussi les innovations manifestées par la modification des canons artistiques et l’introduction dans l’iconographie des thèmes de la nature, des occupations des hommes, de leur environnement, comme de la vie privée de la famille royale (avec des scènes marquées par l’émotion, jusque-là absentes, comme l’intimité d’Akhénaton et de Néfertiti, ou bien la déploration d’une de leurs filles décédée). Et concernant la religion, certes, le culte d’Aton fut supprimé, avec tout l’appareil étatique et sacerdotal qui lui était attaché. Mais si les croyances traditionnelles reprirent leur importance initiale, avec notamment l’accent mis sur l’au-delà (et donc la vie correspondante des morts) et sur Osiris, ce fut pour souligner aussi la place d’Amon comme dieu solaire, qui donne la vie par sa lumière, preuve que l’ « expérience » d’Aton n’avait pas été en effectuée en vain. Enfin, au-delà de l’Egypte, et au-delà de cette époque, la référence à un dieu unique, qui était celle de l’atonisme, allait inspirer les religions véritablement monothéistes, même si ces dernières, se voulant révélées, n’admettront pas cet héritage.

Avec la redécouverte de ce pharaon au XIXème siècle, sa destinée posthume allait sortir du néant promis par ceux qui l’avaient condamné. Ce que n’avaient sans doute pas imaginé les anciens Egyptiens, c’est que des civilisations ultérieures puissent se pencher sur la leur ; qu’elles puissent se prendre d’intérêt, parfois de passion, pour des dynasties qui se sont succédées pendant plus de trois mille ans ; qu’elles puissent rechercher assidûment les traces de leurs représentants ; et qu’elles puissent, enfin, même si les dépouilles découvertes se révèlent profanées, comme dans le cas d’Akhénaton, assurer la survie de leurs titulaires, puisqu’en évoquant les noms de ceux-ci, elles leur redonnent l’existence, elles leur font nier la mort, réaffirmer leur certitude en la vie dans l’au-delà – et c’est ce qui importait avant tout, dans l’Egypte ancienne.

Mais demeure la justification de l’œuvre. Et la justification au regard du juge suprême, la Maât, puisque Akhénaton s’en réclamait. L’assimilation d’un mortel à une divinité pose, à ce titre, la question de savoir si elle pouvait, si elle peut, être acceptée. Traditionnellement, pharaon participait de la nature divine, mais non en tant qu’homme, en tant que titulaire de sa fonction. Laquelle était d’origine solaire, et s’incarnait dans le ka, la force vitale, le double immatériel de l’individu. Akhnénaton, lui, voulut aller plus loin, s’identifiant à la divinité, se proclamant issu de celle-ci, procédant d’elle. Akhénaton, le fils, était de même nature qu’Aton, le père. Le culte rendu au pharaon n’était donc pas fondamentalement différent de celui que le pharaon rendait au dieu, il n’en représentait qu’une autre forme. Si Akhénaton se déclarait le seul intercesseur avec son dieu, c’est parce que sa même véritable essence divine le lui permettait. Une révolution spirituelle, donc. Dont le parallèle avec le christianisme (Dieu le père et Dieu le fils) est évident. Mais pour autant, au regard de la Maât, ce statut pouvait-il être légitime ?

Akhénaton avait modifié les rapports entre les hommes, pharaon, les dieux, et la Maât. Il exprimait cette dernière, au nom d’Aton. Alors qu’auparavant, elle était l’incarnation d’un principe suprême qui n’était revendiqué par aucun dieu particulier, mais qui figurait (même représenté par une déesse) entre les hommes et les dieux, pour garantir l’ordre cosmique et l’ordre humain. Toutefois, sous le règne d’Akhénaton, la Maât demeurait la référence morale et sociétale essentielle, avec son cortège de valeurs qu’il s’agissait de respecter. Et parmi ces dernières, la mesure, l’harmonie, le juste milieu, le refus des extrêmes. Or l’aventure atoniste peut être considérée, à cet égard, comme celle d’une démesure, puisqu’un seul dieu avait été élu, au détriment des autres, et que pharaon avait changé de nature, se prétendant lui-même divin. Cette démesure est à rapprocher de l’hybris des Grecs anciens, qui a le même sens de dépassement des limites, celles données par la moira, la part personnelle de destin de l’individu. Akhénaton avait voulu outrepasser le destin qui lui était traditionnellement réservé de par sa fonction, avait voulu plus que la part qui lui avait été attribuée. On voit bien que pour ses contemporains restés fidèles à l’ancienne religion, ce pharaon, et ceux qui l’avaient suivi, étaient des sacrilèges, des apostats, des hérétiques. Ils avaient mis en péril l’équilibre de la société, ils avaient fait basculer la Maât vers Isfet, le désordre. Et il est vrai que la nouvelle religion, même si l’économie et la vie quotidienne n’étaient pas affectées, avait, sur le plan des croyances, créé un fossé entre le pharaon et ses sujets – du moins la plupart d’entre eux – donc un délitement, une perte de cohésion du pays, cohésion qui était considérée depuis toujours comme vitale. Dès lors, le sort post-mortem d’Akhénaton put certainement être ressenti comme juste. Il était coupable, donc il ne méritait que l’anéantissement, la perte de son nom devant l’empêcher de renaître. Et ce verdict s’apparente à celui qui était réservé à l’hybris, la némésis, la vengeance divine (le terme grec de némésis désigne « le don de ce qui est dû » et traduit la légitimité du châtiment).

Mais pour Akhénaton, cette vengeance fut-elle justifiée selon les critères de la Maât ? Il aurait pu, lui, se prévaloir d’arguments témoignant de sa bonne foi, et notamment se réclamer de la vérité-justice, notion si importante pour la Maât : il avait aimé son dieu d’un amour illimité ; il n’avait jamais convaincu par la force, mais par la persuasion, et d’une manière générale refusait la violence, en tout cas directe; il dédaignait donc la pratique des armes (contrairement à ses prédécesseurs, pour qui cette pratique renforçait leur image ), était hostile à la guerre, et avait une passion pour la nature et pour les animaux ; il avait certes relégué les dieux traditionnels, et particulièrement Amon, à un statut inférieur, mais il n’avait pas empêché le peuple de continuer à croire en eux ; il avait assumé, comme son devoir l’exigeait, la charge de l’administration et de la gestion de l’Etat, continué à remplir son rôle de père et mère pour « le pays des Deux Terres » ; et si sa politique étrangère devait se solder par de graves revers, ce fut sans doute en raison de la confiance totale et aveugle qu’il plaçait en son dieu, lequel ne devait pas manquer de veiller au salut, à la sécurité, de l’Egypte … Sur le plan religieux, les rituels funéraires avaient été conservés, et la survie demeurait une perspective fondamentale. Même si cette dernière ne pouvait plus se comprendre comme auparavant, puisque les défunts ne connaissaient plus de monde inférieur où ils avaient à passer des épreuves avant d’accéder à l’éternité, mais s’ils étaient justifiés, devaient renaître chaque matin sous les rayons du dieu solaire.

Toutefois les textes de la nouvelle religion manquent, qui auraient précisé la pensée du pharaon sur le passage à la nouvelle existence. Il n’existe que quelques indices, et ils semblent contradictoires. D’un côté, les tombes d’Akhet-Aton ne possèdent pas de représentations du voyage du mort, avec le cortège des dieux, vers l’au-delà, comme c’était le cas auparavant, mais déclinent des thèmes iconographiques majoritaires qui sont ceux de la famille royale (adorant ou non Aton), les défunts apparaissant bien moins souvent, essentiellement dans les scènes où ils sont récompensés par pharaon pour leur mérite. D’un autre côté, de nombreux shaouabtis (figurines représentant les serviteurs funéraires oeuvrant pour les disparus là où ces derniers, toujours selon la tradition, vivent leur nouvelle vie, les champs d’Ialou) ont été retrouvés dans ces tombes (celle d’Akhénaton, à Amarna, en contenait plus de deux cents), leur présence indiquant bien que la croyance en l’au-delà habituel pouvait persister. Le même au-delà, ou bien un autre, celui auquel, malgré tout, aurait pu penser le souverain, pouvant être supposé de la figuration de Néfertiti, à la place des déesses traditionnelles, sur les quatre angles du sarcophage du pharaon dans la tombe d’Amarna, qui avait été mis en pièces ; l’épouse du souverain, divinisée, était investie de la responsabilité de veiller sur la vie future du défunt, comme la fonction habituelle des quatre déesses le stipulait.

Tout ceci, pourtant, toutes ces nombreuses questions autour de la survie d’Akhénaton et de la justification de son œuvre, se placent dans le cadre des croyances qui étaient celles de la tradition. Des croyances auxquelles ce pharaon ne croyait plus beaucoup … Il croyait en Aton, il est mort en Aton. On peut penser qu’il a voulu, en trépassant, rejoindre son créateur, voire fusionner avec lui, et pour l’éternité. Dès lors tous les deux sont peut-être dans une dimension qui reste hors de portée des mortels. On peut estimer aussi que là où il est, Akhénaton n’a pas à se soucier de ce qui a pu lui advenir après son décès, ni de l’opinion des vivants.

Oui mais voilà. Les humains parlent depuis leur monde, le lieu où peut être exprimé, et s’exprimer lui-même, ce pharaon. Et cela suppose des conditions qui renvoient, justement, aux croyances eschatologiques habituelles. Evoquer Akhénaton, le faire revivre, implique que la Maât ait donné son aval, car elle est la loi de justice. La Maât, ainsi, pourrait être intervenue deux fois pour se pencher sur le pharaon : il y a justice à perpétuer la vie d’une personne, en prononçant son nom ; il y a justice dans cette possibilité même de faire se prolonger l’existence, car l’oubli est une injustice, la véritable mort. Si Akhénaton, dans cette perspective, vit toujours, c’est parce que la Maât l’aura trouvé justifié, juste de voix. Et qu’il y ait une autre présence de lui, dans le soleil, ne représente qu’une forme de dédoublement, non de division, de son être, lequel reste entier pour les mortels comme pour le divin auquel il s’était consacré.

Poster un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *