Lucian Freud, mémoire de l’organique

Il en a terminé avec sa vie le 30 juillet 2011. Mais pas avec son œuvre, qui perdurera, et qui était, de loin, pour lui, plus importante. Il s’y consacrait totalement, négligeant presque sa personnalité sociale, son cadre de vie, ses relations. Mais survenait une occasion, il savait se montrer pleinement ouvert au dialogue, qui pouvait enrichir sa propre thématique artistique. Un homme d’exigence, pour lequel la création, maîtresse encore plus exigeante, ne pouvait survenir qu’au prix de sacrifices acceptés. Il a donc vécu dans une certaine marge par rapport au cadre qui aurait pu être le sien, eût-il tenu pour souhaitables ou légitimes les conventions qui d’ordinaire s’attachent à la réussite (pour lui, assez tardive, mais bien réelle). Il était farouchement opposé aux modes et au laxisme généralisé, qui caractérisent plus que souvent les activités artistiques contemporaines. « Figuratif », oui, au sens où le réel, le constituant du monde, était pour lui une matrice. Il déclinait l’organique pour le transfigurer, en suivant la règle « instinctive-réfléchie » qu’un artiste véritable imprime à son travail : ce qui se fait n’est pas le fruit du placage d’une idée sur la feuille ou sur la toile, mais la constitution progressive d’une forme, par elle-même en grande partie, grâce au vecteur de la main. Et si des peintres comme Lucian Freud sont coutumiers de longs, voire très longs, délais d’exécution d’une toile (à l’instar de Balthus, par exemple), c’est parce qu’ils se donnent le temps de la faire mûrir, c’est-à-dire mûrir, eux, en elle. L’organique de Lucian Freud avait besoin de son propre temps, dont l’artiste n’était pas vraiment maître. Sur cette peinture, on a entendu, et on entend, beaucoup de qualificatifs offusqués : dégénérescence, sauvagerie, obscénité, morbidité. Cela concerne, bien sûr, essentiellement les nus. C’est d’abord une façon à peine déguisée de reprocher au peintre son « inactualité », donc sa « régression », au regard des tendances contemporaines. C’est aussi un biais pour critiquer sa volonté de ne pas se transformer en produit, comme le font nombre d’artistes, ou prétendus tels, dont les travaux se répètent, se copient, sont interchangeables. Et pourtant le marché a quand même su accorder à Freud le prix de l’authenticité : ses toiles ont une cote très élevée et durable, qui n’aurait pas pu tenir longtemps, eût-elle été due à leur caractère « choquant ». Leur singularité, leur puissance, leur donnent une grandeur reconnue, qui ne contient aucun motif d’offuscation, sauf à vouloir s’en réclamer volontairement. Libre à chacun, par exemple, de parler d’obscénité à propos des sexes apparents dans les sculptures et les peintures de Michel-Ange, ou d’évoquer la perversité qui aurait été celle de Balthus fixant sur la toile des adolescentes…Mais ces critiques acerbes de l’œuvre de Freud trouvent peut-être surtout leur origine dans ce qui fait, justement, leur valeur. Les portraits, traditionnellement, ont toujours insisté sur la psychologie du personnage représenté (qu’il soit vêtu ou non). Il s’agissait de capter l’âme, pour l’offrir au spectateur. Mais les modèles de Freud ne posent pas pour leur propre regard. Ils montrent leurs physionomies, leurs corps, ce sont ces physionomies et ces corps qui sont les vrais sujets de la toile. D’où, sans doute, le malaise de certains regardants, que l’artiste « oblige » à considérer, non la personne dans un sens psychologique, mais dans un sens purement (ou presque) organique. De cela, nous n’étions plus habitués. Et c’est bien d’une sorte de révolution dont il s’agit. Naturellement, les corps de Freud ne contiennent pas des âmes mortes. Mais des âmes qui, pour un temps, celui de l’œuvre, laissent leur corps s’exprimer à leur place – et les postures de ces corps, dans chaque œuvre, disent bien une histoire.Servies par une maîtrise parfaite du dessin, un foisonnement des déclinaisons de quelques couleurs en larges touches, ces représentations s’imposent par leur densité. Ce cœur à corps avec la matière vivante témoigne d’un désir de donner sens, de donner un nouveau sens, aux présences des hommes, qui ont quasiment déserté l’art contemporain. Il s’agit, aussi bien, pour ces derniers, d’une sorte de réhabilitation : ils peuvent continuer à exister en face des objets. Ils peuvent continuer à être sublimés, même très prosaïquement dans le cas de Freud, par l’œuvre d’art. Et ce n’est pas le moindre mérite d’un artiste comme lui de rappeler, par son travail, aussi farouche soit-il, et en raison même de cette tension, que la nature des êtres ne peut être sauvée de l’oubli qu’en respectant la loi de la gravitation – celle qui nous relie à la Terre, au monde, et en l’illustrant par l’organique.
(Un tableau de Lucian Freud est reproduit dans la rubrique « Galerie » de ce blog)

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