Droit de la mer

Comme la raison d’être de la bûche est de se consumer entièrement, celle du désir est d’être pleinement assouvi. Il serait donc vain, a priori, de vouloir que dans la nature de la bûche, comme dans celle du désir, existent des limites qui seraient celles d’une certaine mesure. Certes, la bûche s’arrête de brûler parce que le feu a rencontré des fibres trop tendres, par exemple, et le désir peut être bloqué dans son expansion par une cause extérieure ou une autre. Mais si la vie, dans son acception de volonté de puissance célébrée par Nietzsche, se comprend comme le dépassement perpétuel d’elle-même, la prise de risque pour se sublimer, et non la seule auto-conservation, elle peut être assimilée au désir, dans son optimisation océanique.

Mais forts de ce constat, les hommes en prennent un peu à leur aise. Ils ont, bien sûr, les règles de la morale, et les règles du jeu sociétales, qui les empêchent, habituellement, de se comporter vis-à-vis de leurs semblables comme s’ils vivaient dans un monde soumis seulement à la loi du plus fort. Mais cette loi joue, malgré tout. Le désir, dans le contexte humain, s’exerce bien suivant un mode de compétition, quand il s’agit de faire primer sa volonté sur celle d’autrui, pour arriver à ses fins. Par là-même, le désir impose une force sur l’Autre, et il le réifie, il le considère comme une chose. Simone Weil avait insisté sur l’importance de ce phénomène de réification : « La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose » (L’Iliade ou le poème de la force).

Une façon première de ne pas céder à cette mise en œuvre de la force serait de faire la distinction nécessaire entre ce qui est besoin et ce qui est expression de la volonté de puissance sur autrui. Chacun peut ressentir le besoin. Il représente un état de manque correspondant à une nécessité vitale, naturelle, ce que n’exprime pas habituellement le désir. Donc reconnaître un besoin en soi permettrait d’éviter les dommages, directs ou collatéraux, qui sont bien trop souvent attachés à la mise en œuvre du désir.

Mais ce dernier, par définition, se veut irrépressible. Lorsqu’il est en jeu, comment, alors, le contenir dans des limites non préjudiciables à autrui ? Le rendre vivable pour les autres ? Lui donner un sens de la mesure ? Cela passe par la manifestation d’un respect fondamental de l’Autre : ne pas le plier à ses désirs, ne pas lui imposer sa propre force. Et ce, au moins pour deux raisons : ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’il vous fasse ; reconnaître la valeur intrinsèque de l’Autre, qui vaut la sienne. Sur le dernier point, on peut écouter Emmanuel Lévinas : « La justice n’a de sens que si elle conserve l’esprit de dés-intéressement qui anime l’idée de la responsabilité pour l’autre homme » (Ethique et Infini).

Et puis, en pratique, existent de nombreuses options qui n’entraînent pas la mort symbolique, même provisoire, du semblable. Sur le mode collectif, c’est l’engagement social et humanitaire, c’est l’exercice de toute activité qui peut être dépendante d’autrui, mais éclairée par la conscience morale faisant appel à ces principes de justification réelle d’autrui en face de soi. Sur le mode personnel, ce sont des domaines où l’ego n’est pas directement lié par l’existence d’autrui : l’art (en tant que production comme en tant que consommation), la recherche spirituelle, le vécu dans la nature…

Naturellement, le monde ne serait pas ce qu’il a été et ce qu’il est, si ces limitations, ou ces dérivations, du désir, avaient su trouver un chemin dans le cœur des hommes, au point de supplanter le mode de fonctionnement usuel de ces derniers, qui est celui, bien trop souvent, de l’exploitation (et l’on n’a pas évoqué ici les pressions anthropiques sur la nature inorganique, la nature organique, et les choses). Le monde offrirait une image bien différente, axée sur le Bien. Mais si depuis la nuit des temps, ou presque, les individus, et les sociétés, progressent, même faiblement, même péniblement, dans la recherche d’un plus grand partage, d’un plus grand dialogue, pour réduire la part de barbarie qui leur est inhérente, alors on peut bien se dire que de devenir un peu moins barbare est possible à chacun.

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