La reine Tiyi n’est pas orpheline

Qu’est devenu son cœur ? Les humains d’après, qu’en ont-ils fait ? Ceux qui se sont penchés sur elle pour l’embaumement s’étaient bien gardés de l’enlever. Ils n’ont sorti que les viscères, leur place était dans les vases canopes. Mais le cœur, lui, l’organe essentiel, le siège de tous les sentiments, de toutes les pensées, le centre de la vie et de la conscience, le cœur devait être laissé à la dépouille. Car il était garant de la survie de l’être.
Et pourtant, dans la poitrine de la reine, un grand trou s’ouvre, il signale que le cœur a été retiré avec une intention sacrilège. Les auteurs de cet acte barbare voulaient précipiter Tiyi dans la damnation éternelle.

Certes, après la préparation pour l’au-delà, le cœur s’est momentanément séparé en esprit du corps, pour affronter le jugement du tribunal d’Osiris. Sur un plateau de la balance, il a été pesé par Anubis, et confronté à l’autre plateau, où se trouvait Maât, la déesse de la Vérité. Et il n’a pas été estimé plus lourd, donc Tiyi n’était pas coupable, elle n’a pas été jetée entre les griffes d’Ammit, la Dévorante, celle qui élimine les pécheurs. La reine était prête, désormais, à vivre sa nouvelle existence.
Alors comment expliquer l’image de la désolation qu’elle offre à ceux qui la contemplent aujourd’hui ? Une image qui n’est pas liée à ce squelette noirci, ce paquet d’os et de peau, une épure, seulement, de ce qui fut, à peine adoucie par la masse des cheveux qui descendent en cascade jusqu’au milieu du dos. C’est bien la large échancrure déchirant les côtes qui parle de malheur, et d’ injustice.
Quand cela s’est-il produit ? Et qui sont les coupables ? Des pilleurs de tombes, dans les temps postérieurs à l’ensevelissement ? Cela semble peu probable, car les tombes étaient violées pour les objets de valeur qu’elles contenaient.
Il faut plutôt s’interroger sur l’histoire même de Tiyi. Sur la place qu’elle a occupée, déterminante, dans les sphères politiques de son temps. Et sur les désirs de vengeance qu’elle aurait fait naître parmi ses opposants.
Grande Epouse Royale d’Amenhotep III, elle fut associée à toutes les décisions importantes, tant civiles que religieuses, de ce pharaon de la XVIIIe dynastie. Elle est considérée comme ayant joué le rôle de confident, de personne de confiance, du souverain. Le règne d’Amenhotep III est marqué, sur le plan intérieur, par la volonté de réduire la puissance du clergé d’Amon, devenu un Etat dans l’Etat. Les biens propres des servants du dieu représentaient sans doute la première richesse du pays (même si nominalement celui-ci appartenaient à pharaon) : métaux précieux, ressources alimentaires, bétail et même villes, leur accumulation était impressionnante. Ce clergé avait donc largement les moyens d’imposer ses volontés à pharaon. Et sa montée en puissance avait commencé bien avant Amenhotep III. Les prédécesseurs immédiats de ce dernier, Amenhotep II puis Touthmosis III, pour lutter contre cette mainmise, avaient résolu de favoriser les cultes solaires, lesquels, avant qu’Amon ne s’impose, étaient prépondérants. Sous Amenhotep III, cette politique fut poursuivie plus activement ; et la reine Tiyi, qui n’était pas liée, de par sa famille, au clergé d’Amon, y contribua grandement. A n’en pas douter elle dut se faire des ennemis farouches, puisqu’elle s’opposait, sinon frontalement, du moins indirectement, aux prêtres de Thèbes.
Elle devient régente de facto à la mort d’Amenhotep III. Le futur pharaon Amenhotep IV est trop jeune pour régner. Elle continue à privilégier les manifestations de la « solarité » divine, laquelle allait se concrétiser, chez son fils, par le culte rendu au dieu Aton. Le dieu de la révolution amarnienne, au nom duquel les autres dieux, et particulièrement Amon, allaient connaître la disgrâce, leurs temples fermés et les pouvoirs de leurs prêtres sévèrement rognés. La reine Tiyi survit douze ans à Amenhotep III, elle traverse la majeure partie du règne de dix-sept années de celui qui change son nom en Akhenaton. Et si, durant ce règne, elle n’a plus de fonctions officielles, du moins soutient-elle le « pharaon hérétique » et les mesures radicales qui sont prises.
Puis Tiyi décède. Sa momie est inhumée dans la tombe préparée pour Akhenaton, à Amarna. Plus tard, avec l’abandon de la ville, les dépouilles royales réunies dans cette tombe sont transférées à Thèbes. Et encore bien plus tard, sous la XXIe dynastie, les momies de Tiyi, d’Amenhotep III, d’Akhenaton, et d’autres membres du cercle royal sans doute, sont déplacées, pour les mettre à l’abri des voleurs, dans plusieurs tombes-cachettes de la Vallée des Rois.
Mais le balancier avait tourné depuis longtemps pour le culte d’Aton. Profitant des troubles créés à l’occasion de la succession d’Akhenaton (durant les trois années précédant l’intronisation de Toutankhaton – plus tard Toutankhamon – comme pharaon), le clergé thébain relève la tête, et le trône, affaibli, et se rendant à une certaine réalité (la nécessité de composer à nouveau avec les prêtres, en raison de la dégradation, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, de l’état du pays sous Akhenaton, la persistance de la faveur des dieux traditionnels dans le peuple), le trône, donc, rétablit à la place principale le dieu Amon. Il est tentant de penser qu’alors, le clergé thébain se sent suffisamment puissant pour commanditer des hommes de main afin de profaner la dépouille de la reine Tiyi. Bien sûr, aucune preuve formelle ne pourra jamais être apportée – et peut-être cette profanation est-elle postérieure au règne de Toutankhamon. Il est du moins fort plausible qu’elle ait eu pour inspirateurs ces prêtres qui avaient été écartés du pouvoir.
Alors regardons encore la reine Tiyi. Oui, il y a un grand vide à la place du cœur. Oui, l’irréparable semble avoir été accompli. Oui, la mauvaiseté de certains a pu s’exprimer.
Et pourtant, faut-il s’arrêter à cette mutilation du cadavre ? Le corps avait moins d’importance, de toutes façons, dans l’Egypte antique, que les principes fondamentaux composant la personne : la force spirituelle, l’akh, située dans le monde divin, (re)trouvée après la mort ; le ba, analogue à l’âme, continuant à vivre après la disparition du support corporel ; et puis le principe vital, le ka, protecteur du vivant comme du trépassé, puisque mourir se disait « rejoindre son ka. » Tiyi a subi l’outrage majeur, certes. Mais bien après les rites du passage dans l’au-delà. Et son cœur devenu éternel, c’est celui qui a été pesé, et reconnu pur. L’organe extirpé par les profanateurs, lui, n’a plus beaucoup de sens. Devenue un Osiris à son tour, la reine Tiyi se confond désormais avec ses principes spirituels. Elle est séparée du monde des vivants, mais peut continuer à le fréquenter comme l’ombre qu’elle est aussi. Et puis sa présence se perpétue bien dans les représentations que les hommes ont pu faire d’elle, et surtout dans l’évocation de son nom.
Une reine transfigurée, qualifiée en son temps de « Grande de Louanges », « Douceur d’Amour », « Dame des Deux Terres », une reine que son cœur n’a pas abandonnée.

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